Certaines convictions résistent à l’épreuve du temps, même quand les marchés tanguent. Le franc suisse, monnaie-fétiche des épargnants prudents, revient régulièrement dans les discussions dès que l’incertitude s’installe. D’un côté, il y a ceux qui lorgnent vers les métaux précieux ; de l’autre, ceux qui misent sur la solidité helvète. Mais que vaut vraiment cette devise en 2024, à l’heure où la sécurité semble être la denrée la plus rare du portefeuille ?
Depuis des décennies, le franc suisse s’impose comme un rempart pour l’épargne. Non seulement ses réserves sont colossales, mais son économie inspire la stabilité, presque à contre-courant de la volatilité mondiale. La Suisse, championne d’un modèle libéral et équitable, cultive un attachement à la croissance durable qui fait pâlir d’envie nombre de ses voisins. Pourtant, derrière cette image lisse, la réalité monétaire du pays réserve plusieurs surprises. Pour comprendre ce qui fait la force, ou la faiblesse, du franc suisse aujourd’hui, il faut remonter à son histoire, sonder la réaction face à la crise du Covid, et interroger la place de cette devise face à une conjoncture économique inédite.
Bref historique du franc suisse
Le franc suisse (CHF) est devenu la monnaie unique de la Confédération dans les années 1850, d’abord adossé au franc germinal. À partir de 1860, il rejoint l’Union monétaire latine, se retrouvant lié à d’autres devises européennes jusqu’à la Première Guerre mondiale. Après un référendum, le franc suisse s’est affranchi de son ancrage à l’or, qui garantissait jusqu’alors 40 % de sa valeur. Depuis, la santé du CHF reste intimement liée à celle de l’économie européenne.
Lors de l’arrivée de l’euro, la parité était fixée à 1 euro pour 1,50 CHF. Rapidement, la valeur du franc a pris l’ascendant. Face à une devise trop appréciée, la Suisse a tenté de contenir l’envolée en 2011 en pilotant son taux de change. Ce contrôle s’est arrêté en 2015. Pour limiter l’impact d’un franc fort, la Banque nationale suisse s’est mise à augmenter massivement la quantité de monnaie en circulation, multipliant la base monétaire par treize en moins d’une décennie. L’objectif : freiner la hausse du taux de change en élargissant l’offre monétaire.
La crise du Covid
Depuis l’irruption du Covid, la Banque nationale suisse s’est activée pour limiter l’appréciation du franc face aux autres monnaies. Aujourd’hui, le CHF tutoie ses records historiques. Dans un contexte de tensions économiques, il s’affirme, au même titre que l’or, comme une valeur refuge. Pourtant, les interventions répétées de la BNS peinent à inverser la tendance.
Le cas du CHF illustre parfaitement les dynamiques qui traversent les marchés de change récents. Les investisseurs et épargnants, cherchant à sécuriser leur patrimoine, se ruent sur la devise suisse. Résultat : moins de billets circulent, le franc n’assure plus pleinement son rôle moteur dans l’économie. La demande grimpe, la rareté s’installe, et avec elle un risque de déflation, car l’argent ne circule plus assez pour soutenir l’activité.
L’impact d’un franc fort
Une monnaie surévaluée, c’est loin d’être un cadeau pour la Suisse. L’appréciation du franc freine ses exportations, rend ses biens et services moins compétitifs à l’international. Les entreprises se retrouvent sous pression, parfois contraintes de revoir leurs prix à la baisse pour rester dans la course. Quant aux résidents suisses, ils sont incités à dépenser hors du pays, que ce soit pour les loisirs ou les achats. Le secteur immobilier, lui aussi, subit les contrecoups : les investisseurs étrangers se font plus rares, refroidis par un franc trop fort. À terme, certaines entreprises pourraient envisager de s’installer ailleurs, avec tout ce que cela implique pour l’emploi local.
Impact sur l’or
Si l’on observe l’évolution du prix de l’once d’or en francs suisses, la tendance reste haussière, à l’image de ce que l’on retrouve dans d’autres devises majeures. Toutefois, l’appréciation du CHF tend à modérer cette hausse. Depuis début 2020, la valeur d’une once d’or en francs suisses a progressé de 18 %. En parallèle, la masse monétaire suisse connaît une expansion rapide, comparable à celle observée pour le dollar, l’euro ou le yuan : le nombre de billets en circulation ne cesse d’augmenter.
Deux phénomènes majeurs se dessinent actuellement : la hausse continue du taux de change fragilise la compétitivité du pays, poussant les autorités à recourir à la planche à billets, ce qui finit par affaiblir la devise. Par ailleurs, une grande partie des francs suisses circule hors des frontières nationales. Un vent de panique pourrait alors provoquer une vague de ventes soudaines, avec des conséquences imprévisibles.
La Suisse, malgré son image d’îlot préservé, connaît les mêmes tourments que les autres économies avancées. L’argent circule moins vite, alors que la masse monétaire s’accroît. L’économie helvète, loin d’être coupée du reste du monde, dépend fortement du commerce international. Quand la Chine ou d’autres géants modifient leurs flux d’importations, le franc suisse se retrouve happé dans les mouvements mondiaux des réserves monétaires. Le caractère administré de cette devise doit inciter à la prudence avant d’y placer une part de son patrimoine.
La confiance reste le pilier central de la valeur du franc suisse : elle découle de la conviction des acteurs économiques de préserver leur pouvoir d’achat. Si la quantité de billets en circulation continue d’augmenter, la valeur de la monnaie risque de s’effriter face aux matières premières. À court terme, il y a fort à parier que le franc suisse conserve son aura de devise solide. Mais sur un horizon plus long, il faudra accepter d’en obtenir un peu moins contre de l’or.

